Toute l'information par thème - DétailL’anthropisation des vallées inondables du sud du Massif CentralFrançois GAZELLE, GEODE
Article publié le 10 décembre 2009 par GEODE L’anthropisation des vallées de moyenne montagne face au risque d’inondation L’exemple du sud du Massif Central François GAZELLE, chargé de recherche au CNRS UMR 5602 « GEODE », université du Mirail, Toulouse Même en montagne, l’homme a depuis longtemps investi les bords de cours d’eau. Tout d’abord, du fait des utilisations qui en sont faites : valorisation de sites défensifs, dérivations et irrigation gravitaire, puisage et besoins domestiques, énergie mécanique ; puis, barrages et centrales hydroélectriques, stations de pompage, usages récréatifs et touristiques. De plus, mis à part les secteurs en gorge, les fonds de vallée sont depuis toujours des axes privilégiés de passage ; et donc, l’urbanisation et les dessertes routières s’y sont développées à divers titres. Des populations et des biens fonciers et immobiliers ont donc été exposés aux risques d’inondation.
Sur cet aspect d’inondabilité, des différences sont à souligner par rapport aux secteurs de plaine :
1. Le processus d’anthropisation et de ses conséquences Cette anthropisation des abords fluviaux en moyenne montagne doit être perçue sous plusieurs volets successifs, vis-à-vis du risque inondation. Elle se traduit en plusieurs étapes : a) On assiste tout d’abord au caractère actif et volontariste des implantations en contiguïté des rivières et dans les champs d’inondation. Ce mouvement a pris de l’ampleur au cours du XXe siècle. Mais apparemment, l’anthropisation y existe depuis longtemps.
b) Une fois installées, les implantations humaines présentent un double caractère - passif et actif - lors des crues inondantes :
2. C’est dans l’extrême sud du Massif Central que nous avons vérifié l’ensemble de ces processus et de ces constats. Nombre de lieux (vallées, sites, villes) illustrent ce type de situation Millau sur le Tarn et la Dourbie Mazamet sur l’Arnette St-Chinian sur le Vernazobres St-Affrique sur la Sorgues Labastide-Rouairoux sur le Thoré Villemagne sur la Mare St-Pierre-des-Cats sur la Nuéjouls St-Sernin sur le Rance Vabres-l’Abbaye sur le Dourdou Brassac sur l’Agout 2.1 Les éléments en cause : le type d’anthropisation. Nous entendons par là les activités et aménagement vecteurs de l’anthropisation, tant qu’en lit mineur (chenal et berges) qu’en lit majeur (champ d’inondation). Dans un premier temps, on pense évidemment à l’habitat, et notamment à l’habitat récent. Pourtant, il est à remarquer que certaines cités étaient exposées au risque avant même l’urbanisation contemporaine : de vieux quartiers ont été touchés par des crues récentes (Rivière-sur-Tarn, Burlats, Brassac, Millau). En fait, à l’habitat on peut associer d’autres constructions à vocation diversifiée (ateliers, entrepôts, commerces, usines...) A propos des usines, une place doit être réservée aux entreprises directement liées aux rivières, et qui ont participé à l’anthropisation « rapprochée » des cours d’eau : Les moulins, forme d’occupation ancienne, et presque par définition, souvent inondés Les usines textiles, certaines également anciennes ; celles des vallées du Thoré et de l’Arnette datant surtout de la seconde moitié du XIXe siècle Les barrages et les centrales hydroélectriques Les aménagements liés aux activités agricoles (hangars, serres) et les cultures fragiles exposées aux submersions éventuelles Les piscicultures, souvent proches lu lit mineur Les stations d’épuration, implantées plus souvent, pour des raisons de collecte évidentes, sur le secteur le plus bas à proximité des agglomérations, c’est-à-dire en aval et près du cours d’eau. Les ponts et leur rampe d’accès, la voirie, les voies ferrées... Enfin, les campings et lieux d’accueil de tourisme et de loisir. Les campings : Quelques commentaires méritent d’être ajoutés à cette forme d’anthropisation contemporaine des montagnes que sont le tourisme de déplacement ou de séjour ; contemporaine, certes, mais qui a débuté avec l’époque romantique puis avec la mode « de se rendre aux eaux thermales ». Certes, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, ces prémisses de tourisme n’était pratiquées que par une élite, ou en tout cas, un petit nombre de personnes ; et par ailleurs, il n’a engendré qu’une anthropisation limitée à quelques stations, beaucoup plus pyrénéennes que dans le sud du Massif Central, excepté Lamalou-les-Bains, Lacaune-les-Bains ou Sylvanès. Cependant, même pour ces trois stations, l’urbanisation s’est développée autour des sources ; il a fallu accueillir curistes et touristes, aménager les routes d’accès, etc. On s’aperçoit que ces investissements immobiliers se sont faits, pour partie, dans des fonds de vallée à risque, pouvant connaître des crues torrentielles. A partir de 1950, et surtout après 1960, commence dans ces régions un tourisme de masse, impliquant le déplacement d’un grand nombre de personne dans ces vallées, voire d’une très grand nombre comme ans les gorges du Tarn. L’Etat et les collectivités territoriales ont certes su préserver la beauté naturelle des sites principaux, classés ou non ; mais il a été nécessaire d’investir en périphérie, pour accueillir des milliers de personnes chaque jour. S’agissant essentiellement de la période estivale, les campings se sont multipliés, et notamment dans le secteur de fond de vallée du Tarn en amont de Millau, c’est-à-dire à la sortie des gorges du Tarn. Sur une trentaine de km, on compte 25 campings, dont 18 sont considérés par la DDE de l’Aveyron en zone de risque d’inondation, en totalité pour la moitié d’entre eux... Ces 18 campings totalisent 1120 places (tentes, caravanes, camping-car, mobil-home) qui, lorsqu’elles sont occupées, rassemblent environ 3000 personnes. Certes, ces campings sont équipés à présent d’un système d’alerte avec sirène et communication téléphonique automatisée auprès du gardien ; ce qui doit permettre un repli rapide vers les secteurs moins ou non submersibles. La préfecture craint néanmoins qu’il arrive un jour une catastrophe, qui rappellerait celle du Grand Bornand en juillet 1987, faisant 27 victimes, et pour laquelle, suite aux plaintes déposées par les familles, la cour administrative d’appel avait mis en cause la responsabilité de l’Etat et de la commune... Crainte qui est justifiée par l’analyse des crues historiques du Tarn : il ne faut pas croire que la période estivale est exempte de toute averse intense génératrice de grande crue : c’est un 12 septembre (1875, nous avons déjà évoqué cet événement) qui détient le record des crues à Millau... 2.2 Les conséquences : la soumission aux aléas En investissant les zones inondables, l’anthropisation a conduit à soumettre les enjeux aux avatars liés aux crues, avatars qui peuvent s’échelonner, en gravité, du simple dysfonctionnement à la catastrophe destructrice avec victimes humaines. La recherche historique permet de recenser, dans les villes et sites énumérés plus haut, un certain nombre d’événements survenus au cours des 4 derniers siècles. ▪ Le 11 octobre 1745 (date non validée par certaines archives), le village de Villemagne, installé dans le lit majeur alluvial de la Mare, affluent montagnard de l’Orb, subit une inondation torrentielle extrêmement chargée en sable, graviers et galets, qui atterrissent autour des maisons (et même à l’intérieur), à tel point que la topographie locale s’en est trouvée rehaussée et que les portes d’entrée des maisons en place à l’époque ne présentent plus, depuis lors, qu’une hauteur anormalement faible ; ce qui est encore visible pour les plus anciennes d’entre elles. Cette date correspond à ce qui est peut-être la plus forte crue de l’Orb, avec des destructions à Bédarieux et Roquebrun. • Le 20 octobre 1779, le village de St-Pierre-des-Cats, construit au fond d’une vallée sèche partiellement karstifiée, au sud-est de l’Espinouse, est pratiquement rasé par une crue torrentielle de la haute Nuéjouls, habituellement à sec, ou presque, dans ce secteur. Cet événement est rappelé par un article paru dans « Le Rouergue amicaliste » du 28 juin 1968. Il y a un disparu et tout le bétail est emporté ou noyé. • Le 21 octobre 1861, suite à un abat d’eau considérable concentré sur 3 à 4 heures, le haut bassin de l’Agout a connu sa crue record, notamment à la Salvetat et à Brassac, où ponts, moulins, ateliers textiles et maisons riveraines ont été emportés. • L’année suivante, dans la nuit du 14 au 15 août 1862, un orage monstrueux a affecté la Montagne Noire centrale, au sud de Mazamet, c’est-à-dire le bassin-versant de l’Arnette. Il s’est traduit par une crue torrentielle de cette rivière, à cette époque déjà très anthropisée par l’urbanisation et les établissements de délainage et de mégisserie longeant de près le cours d’eau sur 4 ou 5 km. Les dégâts ont été considérables. Tout cela a été reconstruit en quelques mois, au même endroit, puisqu’il ne s’agissait pas d’une implantation « accidentelle » et que cette activité était florissante et destinée à le rester. • Le 12 septembre 1875, crue exceptionnelle sur nombre de cours d’eau du sud du Massif Central, et particulièrement catastrophique à Saint-Chinian, sur le Vernazobre, où, pendant la nuit, les eaux sont montées de plusieurs mètres, et détruit une soixantaine de maisons, construite beaucoup trop près du lit mineur (dans lequel, il est vrai, ne passe le plus souvent qu’un filet d’eau) ; bilan : plus de 90 morts, par noyade directe ou effondrement des maisons. L’habitat reconstruit par la suite se tient beaucoup lus à l’écart du chenal. • Plus près de nous dans le temps, la crue des 2 et 3 mars 1930 sur tous les cours d’eau de la Montagne Noire a détruit ou fortement endommagé les usines textiles des vallées du Thoré, de l’Arnette et secondairement de l’Orbiel. Même solution qu’en 1862 : reconstruction en l’état, sur les mêmes emplacements au ras du cours d’eau. Ces divers événements sont connus par les archives, rapports, presse locale, etc ; parfois, ils ont été matérialisés par une cote gravée dans la pierre, indiquant la date et la hauteur d’eau, ou par des plaques-repères apposées sur les murs, des piles de ponts, ou autre. GEODE en a fait le recensement systématique sur l’ensemble du bassin du Tarn, dans le cadre d’un travail conventionné avec la DIREN M-P. 3. Cette anthropisation riveraine, et la prise de conscience qu’elle est exposée, a généré à son tour une série d’aménagements protecteurs, matérialisant un peu plus l’influence humaine sur l’environnement naturel : 3.1 Sur les lits fluviaux eux-mêmes : Des rectifications de chenaux (lutte contre la sinuosité naturelle) Des approfondissements et curages de chenaux Des calibrages, élargissements ou profilages Des protections de berge (enrochements) 3.2 Aux abords des cours d’eau Des remblaiements pour poser les constructions en hauteur Des endiguements Des rampes d’accès aux ponts en remblai Des routes en remblai 3.3 Aménagement et protection sur les versants et les bassins-versants Certes, l’urbanisation est un phénomène particulièrement évident. Mais il ne doit pas nous faire oublier les impacts hydrologiques de ce qui s’est passé sur les versants. Nous entendons par là essentiellement la déforestation et la reforestation (à un siècle d’intervalle), les changements dans les modes de gestion agricole. Il est par exemple notoire qu’à la suite d’inondations et d’érosions survenues au XIXe siècle, et la forte occupation du territoire rural de moyenne montagne entre 1840 et 1914, les Pouvoir Publics ont incité à la reforestation. Effectivement, cet extrême sud du Massif Central (Montagne Noire, Espinouse, Somail, Caroux, Monts de Lacaune, Sidobre) sont beaucoup plus boisé actuellement qu’il ne l’était il y a100 ans... Il est à présent prouvé que la reforestation massive est bénéfique pour modérer la pointe des crues moyennes à fortes, par le retard infligé à la relation pluies - débits ; mais que les massifs forestiers sont de peu d’effet vis-à-vis des crues très fortes et exceptionnelles. Quand il tombe 200mm (ou plus) en 24h, les ruissellements parviennent à s’organiser en sous-bois, en fonction des pentes et des talwegs, qu’il y ait forêt ou non. Cela s’est encore vérifié en novembre 1999 sur l’Arnette, dont le bassin-versant de 70km², boisé à 85% a fourni une pointe à 250 m3/s. Ajoutons que l’anthropisation ne concerne pas seulement l’aspect forestier. Existent aussi toutes les pratiques agricoles et occupation des sols (banquettes et terrasses, défrichement, suppression des bocages de montagne, etc. Actuellement, des travaux expérimentaux sont à l’essai pour tenter de diminuer la vitesse de ruissellement des versants en direction des talwegs. La DIREN Midi-Pyrénées expérimente, dans le haut bassin du Rance, affluent du Tarn issu des Monts de Lacaune, des aménagements « retardateurs ». Il s’agit de multiplier les obstacles (haies, rideaux, à la formation et à la descente des écoulement concentrés dans les micro-talwegs d’altitude, en haut des versants ; il s’agit aussi de capter et dériver une partie des écoulements concentrés de haut de versant, et par les petit canaux à flanc de versant, de conduire les eaux en allongeant très sensiblement leur trajet vers la rivière principale en fond de vallée ; pour ce faire, on les dirige vers l’amont de la vallée principale. L’efficacité de ces système est sûrement réelle sur le plan local ou micro-local ; mais, évidemment, on conçoit qu’il faudrait qu’ils soient multipliés et systématisés pour percevoir quelque chose en aval de la rivière principale. Ici aussi, comme pour le rôle de la forêt, le chiffrage de ces impacts s’avère fort difficile. |